Comme tous les matins, Willy et Sabine prenaient leur petit déjeuner, tout en écoutant le 7-9.30 sur France Inter. Ce jour-là, l’émission portait sur l’accroissement de l’obésité en France. Et l’invité était un certain Armand Boileau, chef du service de nutrition à l'Hôtel Dieu, à Paris. Willy écoutait d’une oreille distraite quand, soudain, il manqua de s’étrangler. A la question du journaliste concernant les aliments à éviter au petit déjeuner, le professeur venait de citer, à peu de choses près, tout ce qui se trouvait sur la table du jeune couple – viennoiseries, céréales, boissons sucrées…
Intrigué, Willy tendit l’oreille. Le médecin, à la demande de l’animateur, précisait :
… L’enquête montre que l’obésité continue à progresser en France et concerne près de six millions de personnes. Cet accroissement tend à ralentir sauf pour les formes graves, c’est-à-dire entraînant des complications qui menacent le pronostic vital. Ses résultats peuvent sembler encourageants, mais, à titre d’exemple, la situation française est équivalente à celle des Etats-Unis en 1991.
– Quels sont les risques liés à l’obésité ?
– Ils sont nombreux. On peut citer le diabète non insulinodépendant, les maladies cardio-vasculaires, les problèmes respiratoires…
Willy sentit un nœud se former au creux de son estomac. Tout à coup, il n’avait plus faim. Il tâta son ventre rebondi, se demandant s’il appartenait à la catégorie des obèses.
… Il existe une obésité abdominale à partir d’un tour de taille de quatre-vingts centimètres chez la femme et de cent centimètres chez l’homme…
Sabine revenait de la cuisine où elle était allée chercher un supplément de café. Elle s’esclaffa :
- J’espère que tu ne crois pas à toutes ces bêtises ?
Willy ne répondit rien. Il ne pensait plus qu’à une chose, trouver un mètre de couturière. Où Sabine pouvait-elle bien le cacher ? Il avait beau réfléchir, il ne se souvenait pas lui avoir vu faire de la couture. Elle devait pourtant bien avoir une boîte où ranger les aiguilles, le fil et tout ce qui est nécessaire à la reprise de quelque chaussette ou trou dans un pantalon. Il attendit que sa femme parte travailler pour lancer ses recherches. Pour lui, c’était jour de repos. Il avait donc tout son temps. Après avoir ouvert quelques placards sans succès, Willy découvrit la fameuse boîte à couture dans l’armoire de la chambre. Il l’ouvrit frénétiquement et y trouva le ruban, qu’il déroula, inquiet. L’instant de vérité avait sonné. Il souleva son pull et le passa autour de sa bedaine. Le contact le fit frissonner. Et ce fut le verdict. Implacable. Cent huit centimètres. Il s’assit sur le lit, effondré. Obèse. Il n’y avait plus de doute. Il sentait bien, ces derniers temps, qu’il n’était plus aussi alerte pour décharger le camion. Peut-être étaient-ce les signes précurseurs d’une maladie respiratoire ? D’un pas traînant, il regagna la salle à manger.
… en matière d’alimentation. De la même manière qu’il est écrit sur les paquets de cigarettes "Fumer tue", on pourrait imaginer des messages éducatifs du type "Consommer trop de sucre est mauvais pour la santé. "
– Nous avons en ligne Martine, qui nous appelle de Dijon. Martine ? Nous vous écoutons !
– Oui. Bonjour. Voilà ! J’ai trente-quatre ans, je mesure un mètre soixante et onze et pèse cent trente kilos. Lorsque j’ai commencé les régimes, j’avais deux ou trois kilos à perdre. Aujourd’hui, je n’ai plus d’autres choix que de subir une chirurgie gastrique.
– Professeur Boileau ?
– Le cas de Martine est malheureusement courant. Souvent, les femmes commencent à se mettre au régime alors qu’elles n’en ont pas besoin. Et c’est l’engrenage. Elles perdent trois kilos, en reprennent cinq et ainsi de suite. C’est l’effet yoyo…
Willy voyait très bien de quoi parlait le docteur. La même mésaventure était arrivée à Max, un de ses potes. Il avait rapidement perdu une vingtaine de kilos. Alors, il s’était remis à manger comme avant. Et à boire des bières avec les copains ! Il était maintenant plus gros qu’avant son régime.
… Si vous deviez donner trois conseils à nos auditeurs, quels seraient-ils ?
– Je leur dirais tout d’abord : respectez votre physiologie. Nous sommes tous programmés pour un certain poids, et il ne sert à rien de vouloir lutter contre notre nature. Mon deuxième conseil serait : méfiez-vous des recettes miracle. Fixez-vous un projet alimentaire réaliste, sans ces "interdits", qui rendent les régimes si difficiles à tenir. Autrement dit, diversifiez et équilibrez votre alimentation, en limitant les aliments riches en sucres et en graisses, et gardez le plaisir de manger. Enfin, pratiquez une activité physique. Non content de favoriser la perte de poids, le sport vous permettra d’acquérir des muscles et d’améliorer votre état de santé.
Willy, dubitatif, coupa la radio. Que faire ? Il devait perdre du poids, mais il ne voulait pas suivre l’exemple de Max ni de Martine. Il décida d’appeler sa sœur. Elle était toujours de bon conseil.
Claire sortait de la salle de bain lorsque le téléphone sonna. Elle décrocha aussitôt :
- Allô ?
– Bonjour, Claire ! C’est Willy.
– Bonjour ! Tu vas bien ? Tu as une drôle de voix !
– Tu te rappelles ce que tu m’as dit la dernière fois à propos de mon poids ?
– Oui ?
– Ben, tu avais raison. Je suis obèse.
– Toi, tu as écouté France Inter !
– Oui. Et j’ai mesuré mon tour de taille...
Claire perçut l’inquiétude de son frère :
- Comment te sens-tu ?
– Un peu sonné. Je ne sais pas trop quoi faire.
– Qu’en dit Sabine ?
– Nous n’en avons pas encore parlé. Mais tu la connais…
– Oui. Et je sais ce qu’elle pense des personnes qui surveillent leur poids. Elle me l’a clairement fait comprendre.
– …
– Bon ! La première chose à faire est d’aller voir le docteur Grosjean. Il nous suit depuis des années. Il saura te conseiller.
– Tu crois ?
– J’en suis sûre ! Vas-y tout de suite ! Ensuite, tu pourrais passer à la maison ? Je te prêterai le livre du docteur Ferrer, "Bien manger, c’est la santé ! "…
Le Docteur Grosjean le reçut rapidement. Willy lui exposa le motif de sa visite. Après une rapide auscultation, le vieil homme le tranquillisa :
- Aucun problème respiratoire.
– Et mon poids, Docteur ? Qu’est-ce que vous en pensez ?
– Combien pesez-vous ?
– Je ne sais pas, au juste. Ça fait longtemps que je ne suis pas monté sur une balance.
Le médecin lui indiqua le pèse-personne. Willy s’exécuta. Ensemble ils lurent : cent douze kilos.
- Et vous mesurez combien ?
– Un mètre quatre-vingt-deux. »
René Grosjean effectua un rapide calcul.
- Votre indice de masse corporelle est de 34. Ce qui correspond à une obésité modérée. Je vous conseille de faire un petit régime.
– Qu’est-ce que je dois manger, Docteur ?
– Eh ! bien, beaucoup de fruits et de légumes. Je vais vous donner une feuille sur laquelle vous trouverez les aliments à éviter. Cela devrait suffire à vous faire perdre quelques kilos.
– Et si ça ne suffit pas ?
– Dans ce cas, je vous enverrai chez un confrère nutritionniste. Mais, il n’y a pas de raison !
Willy quitta le cabinet du docteur Grosjean, à moitié rassuré. Il devait perdre du poids, mais n’était pas sûr de parvenir à modifier son alimentation selon les conseils du médecin. Après tout, c’était Sabine qui cuisinait. Et les régimes, elle ne voulait pas en entendre parler ! Remettant ce problème à plus tard, il se dirigea vers le domicile de sa sœur.
Claire l’accueillit à bras ouverts. Willy lui raconta sa visite médicale dans le détail et lui fit part de ses inquiétudes. Son aînée, qui avait toujours réponse à tout, lui demanda :
- Et pourquoi ne te mettrais-tu pas à la cuisine ?
– Ben ! Je ne sais pas si je saurais…
– Bien sûr que oui ! Tu verras, c’est pas sorcier. Il suffit d’un bon livre.
Sur ce, elle alla chercher l’ouvrage dont elle lui avait parlé.
- J’ai déjà essayé plusieurs recettes. Elles sont faciles à réaliser et délicieuses !
Willy promit qu’il essaierait. Il n’avait jamais pu résister à sa sœur. D’ailleurs, il s’avérait qu’elle avait souvent raison. Elle lui prêta un deuxième bouquin qu’elle lui recommanda vivement et, après lui avoir prodigué moult encouragements, le renvoya dans ses foyers.
De retour chez lui, Willy commença à feuilleter Bien manger, c’est la santé ! Sabine n’arriverait pas avant deux heures vingt. Il n’était que midi dix : tout le temps de trouver un petit plat à mijoter. Dans l’après-midi, les courses pour préparer le dîner… Cela ferait sûrement plaisir à Sabine, toujours fatiguée en rentrant du boulot. Et puis, elle ne pourrait plus dire qu’il ne savait rien faire de ses dix doigts !