L'encrier

[Ouvrir un blog gratuit]

jeudi 15 mai 2008

La chaise

Jean contemple la vieille chaise
Qui dépareille son mobilier
Et interpelle sa bien-aimée,
Lui demandant de la jeter.

Françoise ressent comme un malaise,
Car elle y est très attachée.
C’était celle de sa mémé,
Et elle voudrait bien la garder.

La chaise écoute, imperturbable,
La discussion des deux partis,
Qui décideront de sa vie,
Moitié cachée dessous la table.

Elle a certes beaucoup vieilli,
Mais son état reste acceptable.
Rempaillée et les pieds vernis,
Elle serait même plus que potable.

Quand Françoise était enfant,
Elle grimpait sur ses barreaux,
Pour se grandir et, illico,
Grand-mère criait : « Vite, descends ! »

Au même instant, fait étonnant,
Françoise songe au temps charmant
Où elle jouait à chat perché,
Sur les chaises de sa mémé.

Elle se retourne vers son mari
Et lui répond d’un ton cassant,
Que la chaise restera, céans,
S’il n’y voit pas d’inconvénient.

Jean la regarde, abasourdi,
Car jamais il n’aurait pensé,
Qu’ainsi elle réagirait,
Pour un objet sans intérêt.

Voilà la chaise rassurée.
Elle ornera encore longtemps,
L’intérieur de la chère enfant,
Que la grand-mère chérissait tant.

(Janvier 2008)

lundi 28 avril 2008

Où est Voyou ?

Atelier : logorallye : un bonsaï – un fauteuil crapaud – un insomniaque – une toiletteuse pour chiens



Augustin, assis dans son confortable fauteuil crapaud, contemplait le bonsaï posé sur la table du salon. Offerte par sa nièce, la plante nécessitait de nombreux soins. Mais, malgré toute l’attention qu’il lui prodiguait, son podocarpus déclinait. Que lui avait dit Agnès, déjà ? D’éviter les courants d’air, de bien l’arroser, de le tailler de temps en temps… Il avait suivi ses conseils. Et pourtant, voilà que son conifère de Chine se mettait à perdre ses feuilles. Augustin soupira. Un instant plus tard, il dormait.

Il était trois heures de l’après-midi. Augustin ronflait. Rien n’aurait pu le réveiller. Insomniaque, il écrivait la nuit des nouvelles fantastiques. Le jour il était si fatigué, qu’après le repas, il s’assoupissait dans les bras de son vieux fauteuil élimé.

Alors que son oncle rattrapait son sommeil, Agnès ouvrait le magasin. Des aboiements l’accueillirent. Un monsieur avait déposé son Jack Russell en partant travailler, et une cliente son caniche nain juste avant la fermeture. Cette dernière reviendrait plus tôt. Agnès décida de commencer par toiletter la petite boule noire, d’autant que le Jack n’avait besoin que d’un bon bain et d’une coupe des ongles.

La jeune femme pénétra dans l’arrière-boutique et resta figée sous le choc. Voyou, le Jack Russell, n’était plus dans sa cage. Comment était-ce possible ? Elle inspecta la pièce. Aucune trace de l’animal. Titou, qui s’était levé à son approche, jappait et remuait la queue. Elle l’ignora. Que faire ? Appeler la police ? Ne risquait-on pas de lui rire au nez ? Pourtant, elle ne voyait aucune autre solution. Elle composa le numéro. Quelques secondes plus tard, la standardiste transmettait son appel à un inspecteur. Elle lui expliqua la situation, et l’homme, à la voix grave et sensuelle, lui dit de ne toucher à rien avant son arrivée.

L’inspecteur Delvaux pénétra dans le magasin à quatre heures moins le quart. La disparition de nombreux chiens avaient été signalée dans la région ces derniers temps. De là à penser que des individus volaient les animaux pour les revendre à des laboratoires… La cloche de la porte d’entrée sonna, annonçant sa présence. Aussitôt, Agnès accourut. Devant elle, se trouvait un type au physique d’athlète. Il se présenta et, instantanément, la jeune femme se sentit ragaillardie. Cet homme dégageait une telle assurance, qu’elle ne doutait pas un instant qu’il ne puisse résoudre cette affaire.

Ensemble, ils pénétrèrent dans le salon de toilettage. Delvaux constata que la cage possédait un système de fermeture complexe. Le chien n’avait pu l’ouvrir. Il remarqua en outre la présence d’un vasistas donnant sur la rue. L’ouverture n’était pas assez grande pour laisser passer un adulte. Peut-être un enfant ? Par acquis de conscience, il demanda :
– Le vasistas était-il ouvert lorsque vous avez quitté le magasin ?

Agnès fronça les sourcils, tandis qu’elle réfléchissait.
– Je crois bien que oui. J’ai aéré la pièce en arrivant ce matin. Et je ne rappelle pas l’avoir refermée à midi…
– C’est donc par là que le voleur est passé, puisque la porte d’entrée n’a pas été forcée.

Sans mot dire, l’inspecteur sortit du magasin. L’arrière-boutique était légèrement en contrebas, si bien que l’ouverture n’était qu’à quelques dizaines de centimètres au dessus du sol. Sur celui-ci, il releva d’étranges empreintes. Petites, à cinq doigts, elles n’appartenaient pas à un humain. Alors qu’il s’interrogeait, Delvaux reçut un appel sur son téléphone portable. Le directeur d’un cirque venait de signaler la disparition d’un singe capucin. La solution se présentait à lui, sans qu’il ait besoin de chercher davantage. L’animal avait dû être attiré dans le magasin par l’aboiement des chiens. Il avait ouvert la cage du Jack Russell et, probablement gêné par l’arrivée de la propriétaire des lieux, n’avait pas eu le temps de libérer le caniche. Voyou, étant capable de sauter très haut comme tous les chiens de sa race, avait bondi à l’extérieur et s’était enfui.

Quelques heures plus tard, une patrouille retrouva un chien et un capucin en vadrouille. Le singe regagna le cirque et le chien retrouva son propriétaire. Pour la première fois de sa courte vie, Voyou revenait du toilettage complètement crotté !

L’histoire pourrait s’arrêter là. Mais il advint qu’Agnès la raconta à son oncle Augustin. Celui-ci en fit un récit qui eut beaucoup de succès auprès des enfants. Il est aujourd’hui un auteur reconnu de la littérature enfantine et ne souffre plus d’insomnie. Quant au bonsaï, il est mort depuis bien longtemps !

(Novembre 2007)

jeudi 17 avril 2008

"Bien manger, c'est la santé" (suite et fin)

Sabine se réveilla tard dans l’après-midi. Elle trouva Willy en train de lire. Ce n’est pas dans ses habitudes, songea-t-elle. Curieuse, elle s’approcha et ne put réprimer son agacement, quand elle vit qu’il était encore question d’amaigrissement.
- Tu as bien du temps à perdre !, lui fit-elle remarquer vertement.

Ce à quoi Willy répondit d’un ton égal :
- Tu devrais le lire, chérie ! Il est très intéressant.

Sur un « Pffou » excédé, Sabine fila dans la cuisine. Là, elle se prépara un petit goûter –sandwich au jambon, yaourt aux fruits– et, revigorée, se rendit dans la chambre d’amis où l’attendait le repassage.

Il devait être dix-neuf heures quand Willy fit part à Sabine de son désir de cuisiner. Elle crut d’abord à une plaisanterie, mais, comme son époux n’avait pas l’air de rire, elle le laissa faire. Après tout, pour une fois qu’elle n’aurait pas à préparer le repas ! Elle s’installa devant une série télévisée.

Willy, son livre de recettes à la main, se dirigea vers la cuisine. Il déposa l’ouvrage ouvert à la bonne page sur la table et commença à lire : « Peler les aubergines et les découper en dés. » Il ouvrit le réfrigérateur et en sortit les deux fruits allongés à la belle peau lisse et violette. Après s’être muni d’une planche à découper et d’un couteau bien aiguisé, il commença par les éplucher. Les détailler s’avéra une tâche plus difficile. Il s’entama l’index de la main gauche et poussa un « merde » retentissant. Aussitôt, Sabine accourut à la cuisine.
- Tu t’es fait mal ?
– Je me suis coupé. Regarde !
– Mets ta main sous le robinet d’eau froide. Je vais chercher un pansement.

Elle revint avec coton et sparadrap et fit une jolie poupée à son mari.
- Tu veux que je t’aide ?, lui demanda-t-elle.

Mais Willy, ne s’avouant pas vaincu, refusa poliment :
- Merci, chérie. Je vais me débrouiller.

Elle retourna à son feuilleton et Willy à sa découpe. L’étape suivante consistait à faire cuire les légumes à la vapeur. Il versa donc les aubergines dans le bac de l’autocuiseur. Pendant que la cuisson s’effectuait, il sépara les blancs de poulet de la carcasse. Puis, il enleva la peau, trop grasse pour être conservée. Il réserva la viande. Il la ferait réchauffer au four micro-ondes plus tard. Il ne lui restait plus qu’à trier quelques feuilles de laitue, les laver et les ciseler. Ce qu’il fit sans se blesser cette fois. Les aubergines cuites, il fallait les mixer. Mais où pouvait bien se trouver ce satané mixeur ? Impossible de mettre la main dessus ! Willy se décida à déranger Sabine à nouveau. Il lui cria :
- Chérie ? Où ranges-tu le mixeur ?
– Dans les tiroirs, à droite de l’évier. Le troisième en partant du haut !
– Merci !

Willy malaxa alors les aubergines avec une gousse d’ail, de l’huile d’olive, du sel et du poivre. Il répartit le mélange ainsi obtenu dans deux assiettes, ajouta un blanc de poulet réchauffé pour chacun et de la laitue.

Lorsque Willy apporta les assiettes à la salle à manger, Sabine fit une moue dubitative. Elle avait toujours eu une certaine aversion pour les légumes. Sans doute parce qu’elle n’avait pas l’habitude d’en manger.
- Tu n’as pas préparé des frites, en accompagnement ?
– Non, pourquoi ? Tu aurais préféré ?
– Ça ne fait rien. Ça va aller !, dit-elle déçue.

Elle goûta la purée d’aubergines du bout des lèvres et, contre toute attente, la trouva à son goût. Mais, lorsque Willy lui demanda ce qu’elle en pensait, elle se contenta d’un :
– C’est pas mauvais.

Willy, quant à lui, se régala. Il était assez fier de sa réussite. Le plat était excellent ! Bien sûr, il s’était coupé. Pourtant, loin de le décourager, cette expérience le fortifiait. C’est en forgeant qu’on devient forgeron, se dit-il. Bientôt, je serai un vrai chef !

Le repas se termina sur un morceau de fromage et un fruit frais. Sabine, à qui manquait un véritable dessert, prépara du pop-corn au caramel pour la soirée télé. Son mari la laissa faire sans rien dire.

Quand le film débuta, elle apporta le saladier sur la table du salon. Conformément à ce qu’il avait appris, Willy ne tenta pas de résister à la tentation. Il grignota quelques grains de maïs soufflés. Ainsi, il ne serait pas frustré. Mais il resta raisonnable dans sa consommation. Son épouse, au contraire, mangeait le pop-corn par poignées. Finalement, elle prit le saladier sur ses genoux et ne s’arrêta que lorsqu’elle atteignit le fond. Puis, elle secoua les miettes disséminées sur son pull et son pantalon, d’un geste machinal.

C’est au moment de se coucher que Willy apprit à sa femme son inscription au club de gym : la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Sabine entra dans une colère froide. Elle ne comprenait pas la soudaine obsession de son mari. C’est vrai, il avait toujours été bien en chair. Jusqu’à présent, cela ne l’avait pas dérangé. Et voilà que brusquement, il se comportait comme ces femmes qu’elle détestait tant et qui, bien que minces, ne prenaient que des produits allégés. Il ne manquait plus qu’il se mette à acheter des crèmes minceur ! Elle lui dit méchamment :
- Et tu comptes faire quoi, quand tu auras maigri ? Draguer les petites minettes ?
– Ne dis pas n’importe quoi, chérie ! Tu sais bien que je t’aime.
– Ah, oui ! C’est pour ça que tu ne manges plus mes lasagnes et que tu t’inscris à la gym où il n’y a presque que des femmes !
– Mais voyons ! C’est juste pour me sentir mieux. Et puis, qu’est-ce qui te fait dire qu’il n’y a que des femmes ? Tu n’y es jamais allée que je sache !
– Non. Mais Cathy, une de mes collègues de travail, oui. Il paraît qu’il n’y a que deux hommes et qu’elles sont toutes après eux.
– Tu ne vas pas me faire une scène de jalousie, alors que je n’y ai pas encore mis les pieds ?
– Vous, les hommes, vous êtes tous pareils !
– Qu’est-ce que ça veut dire ?
– Je me comprends. Sur ce, bonne nuit !

Et Sabine éteignit la lumière, mettant un terme à la discussion…

mardi 8 avril 2008

"Bien manger, c'est la santé" (suite)

Sabine avait commencé son service à neuf heures. Caissière –ou plutôt hôtesse de caisse, comme on disait maintenant– dans un supermarché pas très éloigné, elle devait, ce vendredi, faire cinq heures sans pause. Elle n’aimait pas cet horaire. Elle savait, qu’aux environs de midi, elle ressentirait un petit creux à l’estomac. A partir de cet instant, voir défiler les courses sur le tapis roulant serait un supplice. Pourtant, pas le temps de s’arrêter pour grignoter quelque chose. D’abord, c’était formellement interdit. Ensuite, il s’agissait de ne pas ralentir la cadence si elle ne voulait pas subir les foudres de son superviseur. Alors, elle scannerait sans ciller paquets de gâteaux, Nutella et autres marchandises appétissantes, sous les yeux de clients indifférents à son malaise. Les « bonjour, au revoir, merci » deviendraient complètement automatiques, comme le travail qu’elle effectuait. Son ventre se mit à gargouiller. Il devait être midi. Elle enviait Willy, qui ne travaillait pas aujourd’hui. Elle l’imaginait, confortablement installé dans le canapé du salon en train de siroter un apéritif. Avec un peu de chance, il mettrait peut-être la table avant son arrivée. Sinon, ce serait encore à elle de s’y coller. Déjà qu’elle devait tout prévoir pour le repas ! Il y avait des lasagnes pour déjeuner. Elle avait programmé le four avant de partir. Pourvu qu’elles ne brûlent pas ! A penser au plat délicieux qui l’attendait chez elle, elle sentit son ventre gronder de plus belle. Si ça continue, tout le monde va l’entendre ! Déjà que les gens me regardent comme une bête étrange ! On croirait qu’ils n’ont jamais vu de personne « enveloppée ». Pourtant, je respire la santé, contrairement à ma voisine de caisse qui est famélique. Les dernières heures lui semblèrent une éternité. Enfin, le terme de sa journée de travail arriva. Elle fit ses comptes, heureuse de constater que le montant indiqué par sa caisse enregistreuse correspondait bien au total des sommes encaissées –dans le cas contraire, il lui aurait fallu perdre un temps précieux à retrouver l’erreur. Elle passa rapidement au vestiaire où elle se changea et se dépêcha de quitter le magasin.

Willy était heureux. Il tenait sa recette : « Poulet à la purée d’aubergines ». Un plat pas trop compliqué et apparemment appétissant. Il nota les ingrédients à acheter. Puis, il regarda la pendule. Deux heures. Sabine n’allait pas tarder à rentrer. Il mit le couvert et pensa, à l’instant, qu’il n’avait pas pris l’apéro. « C’est pas plus mal ! » se dit-il. « Le médecin me l’a déconseillé ». La clé tournait dans la serrure quand la sonnerie du four se mit à tinter, indiquant que les lasagnes étaient prêtes.

Sabine entra et accrocha ses clés dans l’entrée. Elle quitta chaussures et veste, puis se dirigea vers la cuisine. Elle ouvrit le four. Le plat était doré à souhait. Alors, sans se déplacer, elle héla son mari :
- Willy, est-ce que la table est mise ?
– Oui, ma chérie. C’est fait.
– Bon. Alors, j’apporte les lasagnes.

Le plat était immense et aurait pu nourrir une famille de cinq personnes. Mais c’était leur ration habituelle. Willy, conscient de son nouveau statut d’obèse, se servit raisonnablement. Sabine le regarda, étonnée :
- Tu ne prends que ça ? D’habitude, tu adores les lasagnes !
– Je les adore, c’est vrai. Mais j’ai vu le docteur Grosjean, ce matin. Et il m’a mis au régime.
– Au régime ? En quel honneur ? Je te trouve très bien comme tu es.
– En fait, si je ne fais pas attention, je risque d’avoir des problèmes articulaires et respiratoires.
– C’est lui qui t’a dit ça ?
– Lui et le docteur Boileau. Tu te rappelles, il était sur France Inter, ce matin !
– C’est ridicule ! Je ne vois pas en quoi les lasagnes pourraient te faire du mal. Il n’y a que des bonnes choses dedans !
– Je peux en manger. Mais en plus petite quantité.
– Mouais…

Sabine n’ajouta rien, mais elle n’en pensait pas moins. Elle lui dirait deux mots au docteur Grosjean, quand elle le verrait ! Qu’insinuait-il au juste ? Qu’elle ne savait pas cuisiner ? Pour qui se prenait-il ?

Le repas se termina dans le silence. Willy tenta bien de renouer la conversation avec son épouse. En vain. « Elle fait la tête. C’est sûr ! » se dit-il. Il n’était cependant pas trop inquiet. « Elle se déridera, ce soir, quand elle verra la surprise que je lui réserve ! »

En milieu d’après-midi, alors que Sabine faisait la sieste, Willy sortit faire des courses. Il passa d’abord à l’épicerie où il acheta deux aubergines, une laitue, de l’ail et de l’huile d’olive, puis se rendit chez le traiteur et prit un poulet rôti. Ces achats effectués, il rentra à la maison.

Chemin faisant, il passa devant la salle de sport du village. Une personne tenait la permanence et le renseigna. Il apprit ainsi qu’un professeur diplômé dispensait des cours de gym deux fois par semaine, en soirée. L’horaire était idéal. Il aurait le temps de passer se changer à la maison après le boulot. Et cela lui permettrait de transformer sa graisse en muscle ! Il s’inscrivit sur-le-champ.

Sabine était toujours couchée lorsqu’il arriva à l’appartement. Willy décida de la laisser se reposer et attaqua la lecture du deuxième livre prêté par sa sœur. L’auteur proposait de modifier son comportement alimentaire et, dans un premier temps, de redécouvrir la satiété. Ainsi, Willy devrait attendre d’avoir faim pour se mettre à table et arrêter de manger dès qu’il se sentirait rassasié. Même s’il ne laissait qu’une bouchée. Ça allait à l’encontre de ce que sa mère lui avait appris. Elle lui disait toujours : « Tu dois finir ce que tu as dans ton assiette. Pense un peu à tous ceux qui n’ont rien ! » Alors Willy mangeait. Voilà comment, d’enfant potelé, il était devenu adolescent enrobé puis adulte obèse. Et Sabine n’aimait pas trop non plus qu’on gaspille ! Elle détestait « nourrir la poubelle », comme elle disait.

Willy parcourut l’imprimé que lui avait remis le docteur Grosjean. Il n’y avait pas d’aliments à proscrire. Il s’agissait plutôt de réduire sa consommation de matières grasses et de sucres, tout comme le conseillait le professeur Boileau.

Fort de ce qu’il venait d’apprendre, Willy était décidé à changer son rapport à la nourriture. Pas facile ! Oh ! Non ! Mais le plus dur, il le savait, consisterait à convaincre sa chère et tendre épouse.

mercredi 19 mars 2008

"Bien manger, c’est la santé" (première partie)

Comme tous les matins, Willy et Sabine prenaient leur petit déjeuner, tout en écoutant le 7-9.30 sur France Inter. Ce jour-là, l’émission portait sur l’accroissement de l’obésité en France. Et l’invité était un certain Armand Boileau, chef du service de nutrition à l'Hôtel Dieu, à Paris. Willy écoutait d’une oreille distraite quand, soudain, il manqua de s’étrangler. A la question du journaliste concernant les aliments à éviter au petit déjeuner, le professeur venait de citer, à peu de choses près, tout ce qui se trouvait sur la table du jeune couple – viennoiseries, céréales, boissons sucrées…

Intrigué, Willy tendit l’oreille. Le médecin, à la demande de l’animateur, précisait :
… L’enquête montre que l’obésité continue à progresser en France et concerne près de six millions de personnes. Cet accroissement tend à ralentir sauf pour les formes graves, c’est-à-dire entraînant des complications qui menacent le pronostic vital. Ses résultats peuvent sembler encourageants, mais, à titre d’exemple, la situation française est équivalente à celle des Etats-Unis en 1991.
– Quels sont les risques liés à l’obésité ?
– Ils sont nombreux. On peut citer le diabète non insulinodépendant, les maladies cardio-vasculaires, les problèmes respiratoires…

Willy sentit un nœud se former au creux de son estomac. Tout à coup, il n’avait plus faim. Il tâta son ventre rebondi, se demandant s’il appartenait à la catégorie des obèses.
… Il existe une obésité abdominale à partir d’un tour de taille de quatre-vingts centimètres chez la femme et de cent centimètres chez l’homme…

Sabine revenait de la cuisine où elle était allée chercher un supplément de café. Elle s’esclaffa :
- J’espère que tu ne crois pas à toutes ces bêtises ?

Willy ne répondit rien. Il ne pensait plus qu’à une chose, trouver un mètre de couturière. Où Sabine pouvait-elle bien le cacher ? Il avait beau réfléchir, il ne se souvenait pas lui avoir vu faire de la couture. Elle devait pourtant bien avoir une boîte où ranger les aiguilles, le fil et tout ce qui est nécessaire à la reprise de quelque chaussette ou trou dans un pantalon. Il attendit que sa femme parte travailler pour lancer ses recherches. Pour lui, c’était jour de repos. Il avait donc tout son temps. Après avoir ouvert quelques placards sans succès, Willy découvrit la fameuse boîte à couture dans l’armoire de la chambre. Il l’ouvrit frénétiquement et y trouva le ruban, qu’il déroula, inquiet. L’instant de vérité avait sonné. Il souleva son pull et le passa autour de sa bedaine. Le contact le fit frissonner. Et ce fut le verdict. Implacable. Cent huit centimètres. Il s’assit sur le lit, effondré. Obèse. Il n’y avait plus de doute. Il sentait bien, ces derniers temps, qu’il n’était plus aussi alerte pour décharger le camion. Peut-être étaient-ce les signes précurseurs d’une maladie respiratoire ? D’un pas traînant, il regagna la salle à manger.
… en matière d’alimentation. De la même manière qu’il est écrit sur les paquets de cigarettes "Fumer tue", on pourrait imaginer des messages éducatifs du type "Consommer trop de sucre est mauvais pour la santé. "
– Nous avons en ligne Martine, qui nous appelle de Dijon. Martine ? Nous vous écoutons !
– Oui. Bonjour. Voilà ! J’ai trente-quatre ans, je mesure un mètre soixante et onze et pèse cent trente kilos. Lorsque j’ai commencé les régimes, j’avais deux ou trois kilos à perdre. Aujourd’hui, je n’ai plus d’autres choix que de subir une chirurgie gastrique.
– Professeur Boileau ?
– Le cas de Martine est malheureusement courant. Souvent, les femmes commencent à se mettre au régime alors qu’elles n’en ont pas besoin. Et c’est l’engrenage. Elles perdent trois kilos, en reprennent cinq et ainsi de suite. C’est l’effet yoyo…

Willy voyait très bien de quoi parlait le docteur. La même mésaventure était arrivée à Max, un de ses potes. Il avait rapidement perdu une vingtaine de kilos. Alors, il s’était remis à manger comme avant. Et à boire des bières avec les copains ! Il était maintenant plus gros qu’avant son régime.
… Si vous deviez donner trois conseils à nos auditeurs, quels seraient-ils ?
– Je leur dirais tout d’abord : respectez votre physiologie. Nous sommes tous programmés pour un certain poids, et il ne sert à rien de vouloir lutter contre notre nature. Mon deuxième conseil serait : méfiez-vous des recettes miracle. Fixez-vous un projet alimentaire réaliste, sans ces "interdits", qui rendent les régimes si difficiles à tenir. Autrement dit, diversifiez et équilibrez votre alimentation, en limitant les aliments riches en sucres et en graisses, et gardez le plaisir de manger. Enfin, pratiquez une activité physique. Non content de favoriser la perte de poids, le sport vous permettra d’acquérir des muscles et d’améliorer votre état de santé.

Willy, dubitatif, coupa la radio. Que faire ? Il devait perdre du poids, mais il ne voulait pas suivre l’exemple de Max ni de Martine. Il décida d’appeler sa sœur. Elle était toujours de bon conseil.

Claire sortait de la salle de bain lorsque le téléphone sonna. Elle décrocha aussitôt :
- Allô ?
– Bonjour, Claire ! C’est Willy.
– Bonjour ! Tu vas bien ? Tu as une drôle de voix !
– Tu te rappelles ce que tu m’as dit la dernière fois à propos de mon poids ?
– Oui ?
– Ben, tu avais raison. Je suis obèse.
– Toi, tu as écouté France Inter !
– Oui. Et j’ai mesuré mon tour de taille...

Claire perçut l’inquiétude de son frère :
- Comment te sens-tu ?
– Un peu sonné. Je ne sais pas trop quoi faire.
– Qu’en dit Sabine ?
– Nous n’en avons pas encore parlé. Mais tu la connais…
– Oui. Et je sais ce qu’elle pense des personnes qui surveillent leur poids. Elle me l’a clairement fait comprendre.
– …
– Bon ! La première chose à faire est d’aller voir le docteur Grosjean. Il nous suit depuis des années. Il saura te conseiller.
– Tu crois ?
– J’en suis sûre ! Vas-y tout de suite ! Ensuite, tu pourrais passer à la maison ? Je te prêterai le livre du docteur Ferrer, "Bien manger, c’est la santé ! "…

Le Docteur Grosjean le reçut rapidement. Willy lui exposa le motif de sa visite. Après une rapide auscultation, le vieil homme le tranquillisa :
- Aucun problème respiratoire.
– Et mon poids, Docteur ? Qu’est-ce que vous en pensez ?
– Combien pesez-vous ?
– Je ne sais pas, au juste. Ça fait longtemps que je ne suis pas monté sur une balance.

Le médecin lui indiqua le pèse-personne. Willy s’exécuta. Ensemble ils lurent : cent douze kilos.
- Et vous mesurez combien ?
– Un mètre quatre-vingt-deux. »

René Grosjean effectua un rapide calcul.
- Votre indice de masse corporelle est de 34. Ce qui correspond à une obésité modérée. Je vous conseille de faire un petit régime.
– Qu’est-ce que je dois manger, Docteur ?
– Eh ! bien, beaucoup de fruits et de légumes. Je vais vous donner une feuille sur laquelle vous trouverez les aliments à éviter. Cela devrait suffire à vous faire perdre quelques kilos.
– Et si ça ne suffit pas ?
– Dans ce cas, je vous enverrai chez un confrère nutritionniste. Mais, il n’y a pas de raison !

Willy quitta le cabinet du docteur Grosjean, à moitié rassuré. Il devait perdre du poids, mais n’était pas sûr de parvenir à modifier son alimentation selon les conseils du médecin. Après tout, c’était Sabine qui cuisinait. Et les régimes, elle ne voulait pas en entendre parler ! Remettant ce problème à plus tard, il se dirigea vers le domicile de sa sœur.

Claire l’accueillit à bras ouverts. Willy lui raconta sa visite médicale dans le détail et lui fit part de ses inquiétudes. Son aînée, qui avait toujours réponse à tout, lui demanda :
- Et pourquoi ne te mettrais-tu pas à la cuisine ?
– Ben ! Je ne sais pas si je saurais…
– Bien sûr que oui ! Tu verras, c’est pas sorcier. Il suffit d’un bon livre.

Sur ce, elle alla chercher l’ouvrage dont elle lui avait parlé.
- J’ai déjà essayé plusieurs recettes. Elles sont faciles à réaliser et délicieuses !

Willy promit qu’il essaierait. Il n’avait jamais pu résister à sa sœur. D’ailleurs, il s’avérait qu’elle avait souvent raison. Elle lui prêta un deuxième bouquin qu’elle lui recommanda vivement et, après lui avoir prodigué moult encouragements, le renvoya dans ses foyers.

De retour chez lui, Willy commença à feuilleter Bien manger, c’est la santé ! Sabine n’arriverait pas avant deux heures vingt. Il n’était que midi dix : tout le temps de trouver un petit plat à mijoter. Dans l’après-midi, les courses pour préparer le dîner… Cela ferait sûrement plaisir à Sabine, toujours fatiguée en rentrant du boulot. Et puis, elle ne pourrait plus dire qu’il ne savait rien faire de ses dix doigts !